1er Prix de l'Académie des Jeux Floraux du Dauphiné, novembre 2002  

Le thé

Elle n’était pas Anglaise et il n’était pas cinq heures ; pourtant elle décida que ce serait l’heure du thé. Contrairement au café, le thé est une boisson délicieuse et noble, qui évoque des heures heureuses dans un confort serein. Elle n’avait jamais aimé le café, ce sombre breuvage, ce noir compagnon des moments tristes… Le café, c’est cette minuscule tasse qu’on vide dans le petit matin brumeux et blafard, sur le zinc froid d’un bar enfumé de banlieue, avant d’aller à l’usine. Le serveur est mal rasé, il y a de la buée qui dégouline sur les vitres sales, comme pour cacher les pavés mouillés de la rue grise et les murs lépreux des entrepôts. Les copines ne sont pas encore arrivées, ou bien elles ne sont pas complètement réveillées. Elles ont encore devant les yeux des voiles pesants, comme des lambeaux sombres de la nuit à peine achevée, une nuit comme les autres, qui n’a apporté ni repos ni plaisir… Elles sont appuyées au bar, comme on se cramponne à un rêve, pour rien, juste comme ça… On sait bien que c’est illusoire, mais on fait semblant d’y croire, à ses rêves, à un nouveau soleil, comme quand on sort les poubelles d’un geste machinal tous les matins ; et si la vie allait s’éclairer enfin, aujourd’hui, d’une lumière nouvelle, une lumière qui serait d’autant plus éblouissante que, depuis longtemps déjà, on ne l’attend même plus ?… Et tous les matins, c’est pareil : accoudé au comptoir, résigné mais plein d’espoir, on vide sa petite tasse de café, avant de retrouver l’atelier où ça sent la peinture et le trichlo, au milieu du bruit cliquetant des machines, sous l’œil retors du contremaître, plus salaud encore que le patron… On tapote du bout des doigts le métal gris du zinc, et on se dit qu’on prendrait bien un croissant, pour une fois, mais on calcule dans sa tête et on se dit que c’est trop cher… Des fois, même, on va jusqu’à ouvrir son porte-monnaie, on farfouille au milieu des pièces, on les entend qui s’entrechoquent… on est bien près de succomber, on évalue, mais non, il n’y en a pas assez… Surtout qu’il faudra aussi acheter les cigarettes tout-à l’heure… Alors on referme le porte-monnaie, on se contente de humer longuement les effluves de beurre et de levure des croissants tièdes, et on vide sa tasse d’une seule lampée, en suçant le sucre qui était resté dans le fond, mal touillé, comme toujours. On ne regarde jamais sa montre, pas la peine, on sait bien qu’il est l’heure d’aller pointer. On met quelques pièces sur le comptoir, on pousse la porte, et on reçoit dehors la gifle glacée de l’aube…
Elle n’avait jamais aimé le café… Le café c’est comme les gens ; de loin, c’est agréable, ça sent bon, ça se hume et ça fait envie, mais dès qu’on y goûte, c’est la noirceur qui s’impose, ça laisse aux lèvres une profonde amertume et au cœur une aigre déception. Et puis le café a une drôle de légende ; on dit que, lorsqu’il a fini de passer, on peut voir le futur dans le marc qui reste au fond ; il faut se concentrer bien sûr, être patient, entrer en soi-même… Alors, on peut lire son avenir… Elle avait essayé un jour, chez une copine… Elle s’était penchée longuement au-dessus du filtre, elle avait ouvert les yeux en grand, elle avait observé, scruté tous ces grains agglomérés encore fumants… Mais elle n’avait rien vu, rien que du noir… Elle s’était dit alors que la légende était fondée, on voyait vraiment l’avenir dans le marc du café ; la preuve, elle avait vu tout noir, comme sa vie de tous les jours, comme sa vie était devenue depuis bien des années, et comme il en serait toujours ainsi, désormais, sans que rien ne change jamais, elle le savait bien… C’est vraiment triste, le café…
Le thé c’est autre chose, ça ne se boit pas à toute vitesse, en catimini, dans un bar crasseux environné de hangars et d’usines ; le thé, on le déguste lentement, on le savoure en prenant tout son temps, dans des salons, bien au chaud, au milieu de l’acajou ou du bois de rose, avec des petits gâteaux secs, dans une ambiance douce et feutrée, à petites gorgées délicates. Voilà pourquoi maintenant, elle allait se préparer un thé ; elle était seule chez elle. Dans la maison silencieuse, on entendait seulement le tic-tac régulier de l’horloge comtoise, qui battait d’une vie mécanique, soulignant avec une ironie impavide les minutes cruelles de ce temps inéluctable qui s’enfuit… Elle se rappela une phrase que quelqu’un avait prononcée un jour devant elle avec emphase, l’air important et pénétré ; il avait dit quelque chose comme : « Le temps s’en va, sans retour ». Et pour bien étaler sa culture, il avait ajouté que c’était de Virgile, un poète latin. Elle n’avait rien dit ; elle ne connaissait pas Virgile ; mais elle s’était dit qu’il n’y avait vraiment pas de quoi gloser sur cette phrase en prenant un air supérieur ; elle aussi, elle trouvait que le temps avait passé vite, et qu’elle avait manqué plein d’occasions… Pas besoin de s’appeler Virgile pour ça ; mais elle, personne ne se préoccupait de savoir ce qu’elle pensait ; pire même, tout le monde s’en foutait !… Elle avait sorti la théière de porcelaine anglaise ; le bec verseur et l’anse étaient décorés de minces filets d’or sur fond blanc, de même que le couvercle pointu en forme de chapeau chinois. Sur les flancs bombés, de petits bouquets multicolores égrenaient les saisons, en grappes tendres aux nuances d’aquarelle : du muguet, des anémones, des roses, des marguerites, des dahlias, du houx… Fleurs de printemps, pétales d’été, corolles flamboyantes d’automne, baies rouges d’hiver… Le regard parcourait sur la porcelaine les quatre saisons de l’année, à l’image des saisons de la vie… La théière aussi, à sa façon, comme Virgile, disait que le temps passe… On dira ce qu’on voudra, mais une cafetière, ce n’est jamais décoré comme ça !… Dans le tiroir de chêne ciré qui sentait l’encaustique et les miettes de pain rassis, elle prit le petit œuf métallique, l’ouvrit, et y versa plusieurs cuillerées de son thé favori, l’Earl Grey, dont les feuilles de Darjeeling sont imprégnées du parfum entêtant de la bergamote, qui lui rappelait l’odeur des bonbons acidulés que son grand-père lui donnait, autrefois, quand elle était toute petite... Dans la maison silencieuse, on entendit soudain un petit bruit ; d’abord à peine audible, il se transforma en une sorte de murmure, puis en un chuintement familier : c’était l’eau qui chauffait lentement dans la casserole qu’elle avait posée sur le gaz, à feu doux ; elle aurait pu allumer un feu plus vif, mais à quoi bon ? L’usine, c’était fini pour aujourd’hui, et rien ne la pressait ; d’ailleurs elle était seule chez elle, comme tous les soirs… Les enfants avaient grandi, et puis ils étaient partis, bien loin, en province, elle ne les voyait plus guère… Le mari aussi était parti, depuis deux ans déjà, avec une autre… Elle le comprenait un peu, d’ailleurs ; elle avait vieilli, des rides maintenant la creusaient ; l’autre était jeune et belle, comme elle l’avait été, elle aussi, trente ans plus tôt… Mais ce qui lui faisait le plus de peine, c’est que jamais, depuis son départ, il ne s’était manifesté : pas un appel, pas une lettre, pas un mot, rien, c’est comme s’il avait effacé d’un coup plus de trente ans de vie commune… Plus rien… Comme s’il l’avait enterrée vivante, comme si elle n’existait plus pour lui ; c’est bizarre, la vie… Même le chat n’était plus là, il était parti lui aussi, mort de vieillesse subitement, un soir, tombant brusquement sur le côté, et puis ne bougeant plus, les pattes allongées et les yeux ouverts… Il avait dix-neuf ans, un bel âge pour un chat… Elle remuait tous ces souvenirs, le temps que l’eau arrive à ébullition ; c’est pour ça qu’elle avait mis un tout petit feu, pour avoir le temps, pour se souvenir… L’eau était maintenant frémissante ; pour faire un bon thé, l’eau ne doit jamais bouillir ; elle ferma le gaz, puis, lentement, avec application, elle versa l’eau dans la théière ; les feuilles sombres se gonflèrent sous le liquide brûlant, exhalant leur parfum à travers les petits trous de l’œuf métallique, diffusant leur arôme dans l’eau de la théière qui brunissait peu à peu… La préparation du thé, c’était comme une petite fête qu’elle avait organisée ce soir, rien que pour elle ; elle avait sorti le plateau d’argent ciselé, la grande tasse fleurie assortie à la théière, et même le sucrier aussi, ça faisait un bel ensemble posé devant elle, sur la table de la cuisine qu’elle avait recouverte d’une jolie nappe brodée… Il faut faire un beau décor pour apprécier le thé… Quelques minutes s’étaient encore écoulées… Les senteurs fines du thé de Darjeeling aux longues feuilles des hauts plateaux de l’Himalaya se mêlaient maintenant au parfum tenace de la bergamote. Le thé était prêt ; elle inclina doucement la théière, se servit une grande tasse, bien pleine ; d’habitude, elle le buvait très chaud, à toutes petites gorgées, en soufflant dessus pour ne pas se brûler ; mais ce soir elle ferait autrement ; le plaisir du thé n’est jamais monotone, on peut le varier à l’infini, dans le choix des feuilles comme dans la façon de le boire… Alors ce soir-là, elle le laissa d’abord refroidir un peu. La pendule sonna l’heure… Quelle heure ?… Elle n’aurait pas su le dire, elle n’avait pas compté, car ça n’avait aucune importance. C’était seulement l’heure du thé, l’heure exquise, voilà tout. Alors, elle prit la tasse à deux mains, et ne s’attarda pas à ses petites gorgées coutumières ; elle se demanda si, cette fois, elle pourrait la vider d’un seul coup ou presque ; elle but à grands traits, avec application, ne s’interrompant parfois que pour déglutir… Ce n’était pas facile ; une grande gorgée, puis une autre, une autre encore, sans prendre même le temps de respirer… Quand elle reposa sa grande tasse, vide, elle comprit qu’elle avait réussi : jamais elle n’aurait pu faire ça avec une minuscule petite tasse de café ! Alors, esquissant enfin un sourire apaisé, elle s’allongea et ferma doucement les yeux : elle avait avalé les 160 comprimés de barbitadiol …

Robert Lasnier